1 août 2014

LES ACTEURS DU NOIR ONT CARTE BLANCHE

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Qu’ils s’en aillent tous par Laurence Biberfeld

Qu’ils s’en aillent tous par Laurence Biberfeld

À l’origine de ce roman, il y a un fait divers assez sordide que je ne vais pas relater, parce que ça foutrait en l’air toute l’énigme du bouquin. Mais donc il y a un fait divers tel qu’il s’en produit de plus en plus, au fur et à mesure que les trains de lois font plonger des populations entières dans l’absence totale de droits. Plus j’écris du noir, plus je suis intéressée non par le crime, mais par les mécanismes de l’impunité.
Ce fait divers est un élément déclencheur, il détermine des évènements bien longtemps après avoir eu lieu. La toile de fond est celle d’une lutte contre la privatisation d’un port autonome. Des formes de crimes qui ne figurent pas dans le code pénal y sont abordées : on y voit un équipage abandonné, on y voit un marchand d’hommes, on y voit des flics très ennuyés de démontrer à la population qu’elle se met hors-la-loi si elle refuse de crever. On y voit surtout les ravages de la cupidité quand de fait elle est devenue le ressort essentiel d’une société.
Deux détectives privés assez calamiteux enquêtent sur la mort douteuse d’un Capitaine de port. Maria la Suerte a été en Argentine fin 2001, et tient le mouvement piquetero pour l’action révolutionnaire actuelle la plus prometteuse (les peuples arabes n’ont pas encore commencé à s’énerver). Elle est donc enchantée que les grévistes mettent en place des piquets pour bloquer les routes. Au fil des mois, le mouvement s’étend à tout le pays, et à la suite d’un lock-out collectif à grande échelle pour le briser, les récupérations d’entreprises commencent. Le titre est une allusion au cri des argentins après la faillite : “¡ Que se vayan todos !” On imagine bien qu’il ne s’agit pas d’un traité politique développant autour d’un éventuel “qu’ils s’en aillent tous sauf moi”, mais d’une fiction mettant en scène une réappropriation du pouvoir par ceux auxquels d’ordinaire on ne demande que de voter et de la fermer. Comme toutes les luttes à caractère révolutionnaire, celle-ci est brouillonne, expérimentale, parfois violente, toujours créative. Et surtout, elle n’a pas de leaders. L’idée globale est d’organiser l’autogestion, un peu comme ce qui s’est fait en Espagne dans les années trente.
Ça, c’est le décor. Sur cette toile de fond, Maria la Suerte, ardente révolutionnaire enchantée par les évènements, et Gandalf de saint Aygulf, aristocrate mélancolique au cœur d’artichaud, cherchent à élucider le mystère de la mort du Capitaine Langrenne. Avec les proches du Capitaine, ils tombent dans un panier de crabes qui a tout du sac de nœuds crapulo-amoureux. À la fin, l’énigme se dénouera d’elle-même, ce qui ne veut pas dire que justice sera faite. Non, justice restera à faire. Quant à l’effondrement programmé du vieux monde, il suit son cours.
Les deux détectives sont souvent mis en scène de façon théâtrale, avec des dialogues ping-pong. Il y a au bas mot trois gros corps de récit qui s’enchevêtrent : celui de l’enquête, celui du port en résistance, celui d’un duo de pêcheurs qui recueillent un enfant clandestin. Cela permet de mettre en œuvre plusieurs focales, de l’intime au plan d’ensemble. Certains plans se côtoient sans se mêler, comme celui de l’enfant clandestin et des détectives. Le tout est plutôt noir, mais non dénué d’optimisme, puisque après tout, les choses changent !

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