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  • Les visages écrasés par Marin Ledun

    Les visages écrasés par Marin Ledun

    Les visages écrasés est le genre de roman dont on met du temps à accoucher mais qui, une fois imprimé, donne l’impression d’avoir toujours été une évidence.
    Il est né quelque part dans mon expérience professionnelle : la publication de Modus Operandi en 2007 et La guerre des vanités en 2008, l’écriture de Fractale, mon engagement syndical ou politique, les rencontres humaines de ces six ou sept dernières années, les amitiés confirmées ou naissantes, les multiples lectures et la réflexion entamée dans Pendant qu’ils comptent les morts.
    Un peu de tout ça et bien plus encore. Evidemment, un roman important pour moi. Du point de vue de l’écriture, pour la première fois, je me détache enfin de mes personnages, je sens poindre quelque chose de l’ordre de la satisfaction du travail bien fait, je prends mon temps, je me libère de certaines règles de genre, je m’affranchis – à tort ou à raison – du complexe du primo-romancier, et je livre mon histoire en pâture sans aucun état d’âme.
    Cela fait un moment que je tourne autour de la question du travail et, en particulier, aux conditions de travail, aux nouvelles règles managériales et aux mécanismes de souffrance qui en découlent, plus ou moins directement, sans parvenir à trouver le bon angle d’approche. Le cinéma, le théâtre ou les documentaires, en même temps que les ouvrages spécialisés se sont saisis depuis longtemps (et abondamment) de la question (cf. le travail formidable des frères Dardenne, pour ne citer qu’eux), mais la littérature du genre polar l’aborde assez peu ou rarement de l’intérieur.
    Bien sûr, il y a GB 84 de David Peace (grâce en soit rendue à Aurélien Masson qui me l’a fait découvrir) et Le couperet de Westlake, il y a Pascal Dessaint et ses Derniers jours d’un homme ou, d’une toute autre manière, Pierre Lemaître et Cadres noirs.
    De mon côté, j’évoque brièvement le thème du chômage dans Modus Operandi, celui du travail du consommateur dans La guerre des vanités ou Zone Est. Mais c’est avec l’écriture, coup sur coup, d’une pièce radiophonique, Fractale, pour France Culture, et d’un essai, co-rédigé avec B. Font le Bret et B. Floris, intitulé Pendant qu’ils comptent les morts, que le déclic s’opère – voilà ce que je veux raconter et écrire ! – et que je me sens enfin prêt à m’attaquer à ce sujet qui m’inquiète en même temps qu’il me semble révélateur de la manière dont marche le monde dans lequel nous vivons.
    La suite a été incroyablement évidente. Le personnage principal féminin, magnifique et inquiétant, le docteur Carole Matthieu, s’est imposé de lui-même. Je lui ai adjoint le lieutenant de police Richard Revel, qui s’est déjà fait remarqué dans La guerre des vanités aux côtés d’Alexandre Korvine. Le décor est une pure fiction, un centre d’appel totalement imaginaire planté dans l’agglomération de Valence (toute ressemblance avec des lieux ou des personnages existant ou ayant existé serait donc le fruit du hasard – je n’ai mené aucune enquête de terrain sur place), et ceci afin de rendre cette histoire la plus universelle possible, même si elle ne manquera pas d’évoquer certains drames récents.
    Ce livre n’a aucune autre prétention que de raconter l’histoire simple et extra-ordinaire d’une femme qui aspire à inverser l’ordre des choses, à travers la petite histoire de salariés, de chômeurs, de précaires, d’intérimaires, de galériens du monde du travail contemporain, comme vous, comme moi, comme le voisin et la collègue de bureau, comme nous tous. A partir d’une question en apparence simple, formulée dans Vol de nuit de Saint-Exupéry, et posée par un ingénieur au personnage de Rivière, comme ils se penchent au-dessus d’un blessé sur le chantier d’un pont en construction : « Ce pont vaut-il le prix d’un visage écrasé ? »
    Nous aurons, j’imagine, l’occasion d’en discuter…

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