31 octobre 2014

LES ACTEURS DU NOIR ONT CARTE BLANCHE

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La lecture du feu par Louis Sanders

La lecture du feu par Louis Sanders

Dans tous mes romans policiers, Février, Comme des Hommes, Passe-temps pour les Âmes Ignobles, je me suis inspiré de mon environnement immédiat. Je vivais, à l’époque où j’ai écrit ces livres, dans un petit hameau de Dordogne, isolé au milieu des bois. Pour les personnages, et en particulier les personnages secondaires, j’ai souvent représenté des gens que je connaissais en espérant donner au récit une crédibilité. Et j’aimais également que ces personnages soient doubles, qu’ils puissent avoir deux personnalités, voire plus, deux identités ou deux vies parallèles. Mettre en scène, par exemple, un anglais de Dordogne qui n’est pas vraiment anglais, un lord qui n’en est pas un, un expatrié qui ment sur son passé. L’imposture est pour moi un excellent ressort narratif.

Il y a un peu plus de cinq ans, j’ai déménagé dans un bourg où je suis devenu sapeur-pompier. (On ne peut pas vraiment expliquer pourquoi on fait une telle démarche. Il y a des dizaines de réponses possibles : l’envie d’être « un bon gars », le fantasme du sauvetage, la camaraderie entre pompiers, peut-être même un vague rêve d’héroïsme, une idée naïve de la virilité, qui sait ? En tous cas, aucune de ces réponses n’est suffisante, ni même la somme de celles-ci) Mais en devenant pompier, j’ai songé qu’il y avait un roman à écrire sur ce monde en suivant les mêmes lignes que pour mes romans précédents et je me suis mis à la rédaction de La Lecture du Feu. Je connaissais ce milieu, et les pompiers volontaires, sont de par leur activité, des personnages doubles mais au meilleur sens du terme cette fois.

Les volontaires sont, à la ville, des boulangers-pâtissiers, des artisans, des électriciens, des commerçants, qui, quand le bip ou la sirène sonnent, deviennent des sergents, des caporaux, des sapeurs, des gens capables de conduire un fourgon et de calculer la pression nécessaire pour envoyer l’eau au bout d’un tuyau et arroser un incendie en fonction du terrain, de la distance, …, des gens qui savent sortir un blessé de l’épave de sa voiture sans lui tordre la colonne vertébrale, faire face à un corps atrocement mutilé, être confronté plus que dans d’autres métiers au spectacle toujours traumatisant de la mort, des gens qui savent pénétrer dans une maison en flammes et faire ce qu’il faut pour éviter d’être pris dans un backdraft en supportant des températures de plus de trois cents degrés. Puis ils rentrent chez eux, et parlent ou ne parlent pas à leurs proches, autour de la table familiale de ces expériences qui de toutes manières n’appartiennent qu’à eux et créent un lien très fort entre eux.c(Le public ne le sait pas ou rarement mais les volontaires représentent environ 85 % de l’ensemble des pompiers en France).

En cela, les pompiers ont une double vie. Ce qui était parfait pour ma façon de concevoir le roman policier.
Il était plus difficile par contre de rattacher une intrigue, un fil conducteur, car contrairement aux policiers qui se trouvent pris dans un affrontement entre le bien et le mal, le crime et la justice, les pompiers, eux, sont face à la catastrophe. On demande comment les choses se passent quand on est pompier, très rarement pourquoi. Pour donner un exemple sinistre, si des pompiers trouvent un bébé mort dans un berceau, ils essayent de le réanimer, font tout ce qu’ils peuvent, s’ils n’y arrivent pas c’est la catastrophe, le traumatisme. Ils repartent. Mais ils ne sont pas obligés de savoir, contrairement aux flics, que le bébé en question a été tué par son père avec la télécommande de la télévision parce qu’il pleurait et faisait trop de bruit pendant le match de football. C’est pour cela qu’il me semble plus facile d’être pompier que flic. Pour nous, pompiers, il n’y a pas d’enquête.
En revanche, je trouvais qu’il était intéressant de représenter un monde que l’on connaît assez mal : s’il existe des milliers de romans sur la police dans toutes les langues, j’en connais assez peu sur les pompiers. D’autant plus que si tout le monde est un jour entré dans un commissariat, pour payer une amende ou porter plainte, il est beaucoup plus rare d’entrer dans une caserne de pompiers excepté lors du bal du 14 juillet (pour les amateurs).
Enfin, j’ai découvert The Choirboys de Joseph Wambaugh (traduit en français sous le titre Patrouilles de Nuit) à une époque où j’envisageais de devenir flic.
J’ai rarement été aussi marqué par un livre. A tel point que j’aurais voulu qu’il m’influence. Mais mon univers était trop éloigné du sien. The Choirboys décrit la double vie d’un groupe de flics, à Los Angeles dans les années soixante-dix, qui se retrouve dans un parc pour se saouler chaque fois que l’un d’eux le demande (généralement à la suite d’ une expérience traumatisante dans l’exercice de son boulot de flic).
Je mesure évidemment le fossé qui sépare des expériences de pompier à Saint Pardoux la Rivière et de flic à Los Angeles dans les années soixante-dix, mais la Lecture du Feu me permettait de mettre en scène toute une galerie de personnages avec et sans l’uniforme, confrontés à des situations hors du commun, qui bien que sombres sont aussi susceptibles d’engendrer un humour très noir. Une histoire avec des hommes qui se retrouvent dans leur monde, en dehors du monde, et qui se comprennent.

Pour finir, je me rappellerai toujours que lorsque je rédigeais le roman, il arrivait que le bip sonne et que je parte en intervention. Mes camarades ne savaient pas que quelques minutes auparavant, j’étais en train d’écrire un livre dont ils étaient l’inspiration. J’étais à la fois acteur et voyeur. C’est la double vie de l’écrivain, beaucoup moins honorable que celle du pompier.

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