22 octobre 2014

LES ACTEURS DU NOIR ONT CARTE BLANCHE

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Loup y es-tu ? par Alexis Lecaye

Loup y es-tu ? par Alexis Lecaye

C’est à l’aube, au réveil, puis devant l’écran de la machine, alors que le monde est encore engourdi, que je renoue avec mes personnages, que je cherche à savoir où ils en sont de leur vie parallèle à la mienne.
Dans quels pièges sont-ils tombés ? Quelles victoires ont-ils accompli ? Ont-ils aimé, baisé, tué ? Se sont-ils fait baiser, tuer, pendant que je les abandonnais à leur sort ?
J’ai rêvé d’eux, confusément, sans pouvoir tirer leçon ou profit de mes rêves. Il faut que cela passe par les mots qui s’enchaînent, noir sur blanc, c’est la seule façon d’avancer. Je me suis interrompu la veille, au milieu d’un paragraphe, d’une phrase, parce que je ne savais plus. Tout était devenu opaque, même si j’avais envie, moi, auteur, de continuer, même si je trouvais satisfaisant que mes créatures commettent ou subissent telle ou telle acte, mais c’était ma volonté, pas la leur, je suis minoritaire et l’écriture n’est pas un espace où peut régner l’arbitraire, et je me suis incliné.
D’ailleurs ce matin, sans que je sache pourquoi, voilà qu’un de mes héros commet une action dont je ne comprends ni la logique ni la nécessité, et pourtant, je sais, au fond de moi, que je vais transcrire du mieux que je peux cet événement, que je n’ai pas le choix. Si je tente de forcer son destin, c’est moi qui vais arriver à une impasse, et je devrai, bon gré mal gré repartir en arrière, depuis l’embranchement où nos volontés se sont disjointes. En attendant de comprendre, donc, je respecte son choix. Ce qui ne m’empêche pas de me poser des questions.
Et là, soudain, je tombe en panne. Le grand blanc qui masque toute forme, toute vie. Et qui me ramène à d’autres interrogations. Pourquoi écrire plutôt que se livrer à une autre activité, plus sociale et souvent plus lucrative ?

Toute mon enfance, ma mère m’a lu le soir – nous a lus à mes frère et sœurs – des histoires qui faisaient peur. Pour moi, écrire des histoires est depuis longtemps une nécessité. Un besoin compulsif. En cela, je ressemble au tueur inconnu de mon récit. Et la nécessité faisant loi, le plaisir est venu. Plaisir en apparence solitaire, autiste, voire onaniste et orgueilleux. Conjugaison de péchés capitaux. Orgueil de jouer avec les personnages qu’on crée, envie de posséder leurs qualités, gourmandise de les pousser au bout de leur logique, hors de toute morale, paresse de les laisser s’échapper et suivre leur cheminement, induit par leurs obsessions, leurs peurs, leurs colères, leur volonté de vivre – ou leur abandon.

Dialogue avec le lecteur et plaisir de lui mentir, de le manipuler, de l’emmener sur une piste qui lui paraît acquise, pour mieux jouer avec lui, lui faire miroiter un cliché pour mieux le démonter.
Jubilation avaricieuse de se raconter à soi-même une histoire unique, qui n’a pas encore existé, et dont on ne connaît pas la fin jusqu’au dernier moment.

Plaisir enfin – non, joie luxurieuse de passer de l’autre côté du miroir en découvrant, un jour, le témoignage d’une lectrice – d’un lecteur – qui a, pendant quelques jours et parfois quelques nuits, partagé à la lecture les mêmes sentiments, les mêmes émotions que moi à la narration.
Chargé de ces péchés, à condition de n’en oublier aucun, je peux comme le preux chevalier d’un jeu de rôles, qui vient d’acquérir ses super pouvoirs, à nouveau appuyer sur les touches.

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