28 novembre 2014

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De mal à personne par Odile Bouhier

De mal à personne par Odile Bouhier

Ecrire est mon métier depuis bientôt 10 ans.
Pour l’enquête menée par le commissaire Kolvair et le professeur Salacan dans De mal à personne, je me suis inspirée d’un dessin d’époque (1920) représentant un enfant pendu dans sa cellule de Mettray (colonie pénitentiaire). Le taux de suicide d’enfants enfermés dans ces institutions était catastrophique, leurs conditions de vie lamentables ! J’ai gardé ce dessin sous le nez pendant toute mon écriture, ainsi que le rapport d’un médecin légiste concernant un pendu. Vous imaginez comme c’était joyeux !

Je me sens comme un artisan ou un jardinier, qui exigent beaucoup de labeur et de renouvellement. Des années de danse classique et de gymnastique m’ont appris discipline, persévérance et dépassement. L’importance, aussi, de l’échauffement, qui fait qu’on se sent parfois un imposteur. J’adore les randonnées et l’alpinisme : adolescente, je rêvais de devenir guide de haute montagne ! Je n’ai pas d’autre choix que d’être méthodique. Un livre est une obsession qui ne vous lâche pas. Je suis capable de ne voir ni parler à personne pendant plusieurs jours, tant que j’ai ma réserve de tabac, de thé et de yaourts. Construire un récit, l’écrire est une période dont je ne sors pas indemne. Certains auteurs se protégent. Je n’y parviens pas. Pour moi, ce sont des heures d’angoisse et d’énergie dépensée. J’écris huit à 10 heures par jour (ou soir, ou nuit) sept jour sur sept et je déteste être dérangée. Chaque histoire a sa façon d’être racontée et mon travail est aussi de trouver cette meilleure construction possible, quitte à bousculer mon plan de départ. Ca me rappelle le travail du montage d’un film. J’ai l’esprit d’un chercheur. Je ne suis pas dans la complaisance. Mes deux premiers livres ne respectent aucune recette, la prochaine enquête de mes héros sera encore différente. Je suis attachée à mes personnages (heureusement, étant donné le nombre d’heures que je passe en leur compagnie !) Ils m’amusent, me surprennent. Mais m’embarquent parfois dans des limbes que j’aimerais éviter. Lire est une mise en danger. Écrire aussi, me semble-t-il. Après une première version, je coupe, je corrige, j’élague, je déplace, je réécris : tout se transforme.

Dans De mal à personne, l’écriture du chapitre 44 (essentiel d’un point de vue dramatique et émotionnel) a été la plus laborieuse : j’ai repoussé pendant plusieurs jours son échéance. Décrire la découverte d’un enfant qui s’est pendu n’est certes pas une sinécure, mais j’ai déjà écrit bien pire. Pourtant, là, j’avais toujours un autre chapitre à écrire, un second à corriger, le ménage à faire. Et puis il a bien fallu que je m’y colle. Soudain, au milieu de l’écriture de ce suicide, il s’est passé un fait totalement incroyable : j’ai reçu un message téléphonique m’apprenant la tentative de suicide par pendaison de quelqu’un de ma famille ! Il se trouve qu’à l’instar du personnage de mon récit, cette personne bien réelle a elle aussi subi des violences sexuelles, le genre de sujet bien tabou.

Je voudrais parler de la maltraitance des enfants, de cette fameuse loi de 1912 que j’évoque dans mon livre, avec le personnage du juge Puzin : cette loi du 22 juillet 1912 (bientôt centenaire !) permit la création des Tribunaux pour Enfants et dessina la première les contours de la justice des mineurs, aujourd’hui mise sur la touche. On parle beaucoup actuellement des mineurs délinquants, beaucoup moins de ceux qui sont en danger et victimes de violences. Cette loi de 1912 (création des TPE : Tribunaux pour enfants), puis plus tard l’ordonnance de 1945 (création des Juges des Enfants), les concernent pourtant tout autant. D’où le danger du tout répressif et l’importance d’un système éducatif : il est essentiel de ne pas régresser. Mon livre est clair : avant l’application de la loi du 22 juillet 1912 puis l’élaboration de l’ordonnance du 2 février 1945, les colonies pénitentiaires avaient un système militaire inadapté où tous les abus étaient permis. C’est quoi un mineur en danger ? Pourquoi le sujet est-il si difficile à aborder ? Parce que ce sont souvent des violences psychologiques, physiques et sexuelles intra familiales. Ce n’est pas en faisant l’autruche qu’on avancera : le film de Maïwenn (« Polisse »), les témoignages réguliers de Jean-Pierre Rosenczveig (juge des enfants et président du tribunal pour enfants de Bobigny) ou Pierre Joxe sont en cela importants.

De mal à personne n’est pas un livre facile, Camus conseillait de se méfier de la facilité. Un livre doit dérouter et, pourquoi pas, frustrer le lecteur d’aujourd’hui, habitué à l’opulence. Je trouve l’école du manque excellente, donc je n’ai pas gardé le chapitre de l’agression du jeune Thibaud, pourtant écrit. J’ai fait le choix (écrire, c’est choisir) de rester avec Kolvair et Salacan lorsqu’ils découvrent le cadavre du jeune enfant suicidé. Au fond, le viol n’est-il pas révélateur de mille autres maux ? Je viens de voir la magnifique exposition de la géniale Artemisia : un coup de poing magistral, je vous assure. Quel extraordinaire traitement de la violence ! La vie, noire et dérisoire, a orienté très jeune mes choix de lectures et de films. Elle est une farce et pour le figurer, quoi de mieux qu’une fiction : littérature, cinéma, télé, faits divers, peinture, musique, théâtre, tout me nourrit. Les divas m’inspirent autant que les putains, les criminels m’intéressent autant que leurs victimes.

2 commentaires

  1. La violence faite à un enfant est inadmissible et jamais assez punie

    Tous les jours des enfants sont violenté physiquement et moralement

    C’est souvent au sein de la famille mais aussi dans les centres de vacances et dans les milieux « protégés » Les exactions sont partout

    De plus en plus de jeunes se suicident mais personne ne réagit encore véritablement On croirait qu’un enant se donne la mort par caprice Les psychologues et psychiatres de tout poil ne se penchent pas assez sur ce problème

    Un enfant ne se fait pas souffrir sans raison

    Merci d’en parler

  2. Bonjour,

    « Pourquoi le sujet est-il si difficile à aborder ? Parce que ce sont souvent des violences psychologiques, physiques et sexuelles intra familiales. »

    J’ai l’impression qu’un voile est en train de se lever vis-à-vis de ce tabou que sont les violences faites à un enfant, ou à un adulte au sein d’une famille par exemple. Et l’auteur a raison de préciser les différents types de violences.

    De plus, l’écriture, en règle générale, n’est pas facile, car il faut réécrire sans cesse, mais sur un tel sujet, ça l’est encore moins.

    Je souhaite bonne route à ce livre, et à son auteure.

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