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Interview de Jean-Marc Souvira

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Jeudi 20 mai 2010 – Jeudi 20 mai – 17 h 30 : Je me gare discrètement au pied du Ministère de l’intérieur à Nanterre. C’est que le type que je viens alpaguer n’est pas n’importe qui. Une pointure. Devant le bâtiment, deux gorilles en uniformes filtrent les entrées. Sûr de moi, je leur glisse ma carte aux insignes de k-libre sous le nez. À voir leurs têtes devenir livides, je devine qu’ils ont compris le but de ma venue. La tête soudainement basse, ils dégagent le passage et me laissent le champ libre. Je m’engouffre précipitamment dans l’ascenseur avant que quelqu’un n’ait la malencontreuse idée de prévenir ma victime du jour. Arrivé devant son bureau, je le vois debout en train de donner des directives à une collaboratrice. Je rentre sans frapper, exhibe ma carte et annonce la couleur : « Monsieur Souvira, j’ai quelques questions à vous poser. Asseyez-vous ! » Pris au dépourvu, il s’exécute tandis que la demoiselle quitte la pièce en me jetant un regard mi-terrifié, mi-subjugué.
L’interrogatoire peut commencer.
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© D. R.

k-libre : Pouvez-vous décliner votre identité et votre profession ?
Jean-Marc Souvira : Je m’appelle Jean-Marc Souvira et je suis commissaire divisionnaire à la Direction Centrale de la Police Judiciaire.

k-libre : Cela fait déjà trente-deux ans que vous sévissez dans la profession. À vos débuts, vous aviez le sentiment d’avoir davantage un rôle d’assistante sociale que de flic. À quoi vous attendiez-vous exactement en rentrant dans la police ?
Jean-Marc Souvira : Quand on sort de fac, on rêve de plaies et de bosses. Je suis arrivé à la PJ, et à l’époque, tous les policiers commençaient dans les commissariats de quartier. Avec du recul, je trouve que c’était quand même une bonne chose. Les policiers étaient confrontés au quotidien avec les chiens écrasés, des demandes de renseignements, les gens en souffrance qui venaient chercher une oreille attentive pour s’épancher. Et moi, à ce moment, je pensais que je n’étais pas fait pour ça. Puis avec le temps, mon état d’esprit a changé.

k-libre : Trente-deux ans plus tard (j’insiste bien sur cette notion de temps, histoire de lui faire comprendre qu’il n’est plus de la première fraîcheur), et après des passages dans divers services, qu’est-ce qui vous motive encore dans ce job ? Vous n’avez pas un sentiment d’usure ?
Jean-Marc Souvira : Aucun sentiment d’usure. Je vis une aventure extraordinaire dans laquelle je me remets en cause chaque jour. Je suis resté au plan opérationnel et stratégique. Opérationnel parce que je suis toujours sur le terrain, je me déplace, et stratégique parce qu’il faut définir et mettre en place la politique du gouvernement au niveau judiciaire. Je n’ai pas de sentiment d’usure, car le rythme ne laisse pas de place à la nonchalance, à l’endormissement ou à l’inactivité. On travaille sur de l’humain, c’est très important. On n’est pas des bureaucrates. L’humain ne laisse pas indifférent, et quelque part, on se rend compte que l’on a une action dessus. Enfin, j’aime travailler avec mon équipe. C’est une profession stimulante.

k-libre : Dans votre parcours professionnel, pas de passage par la fameuse Crim’ du 36. Est-ce quelque chose que vous regrettez ? (J’allume la lampe de bureau et l’oriente vers son visage. J’ai jamais compris à quoi ça pouvait servir, surtout que c’est une lampe avec une ampoule faible consommation de 9 W, mais comme ça fait classe, je le fais quand même.)
Jean-Marc Souvira : Oui. Je le regrette d’autant plus que ça a failli se faire. Deux fois. Une première fois en tant qu’inspecteur. Je travaillais sur l’enquête du meurtre d’un joueur et finalement je me suis retrouvé au service des courses et des jeux. Ce qui était quand même très chouette. L’occasion s’est ensuite représentée lorsque j’étais commissaire, mais cela ne s’est pas fait pour des questions administratives. J’ai travaillé dans un groupe criminel qui avait pour secteur les Hauts-de-Seine et où on s’occupait de tous les homicides. La suite naturelle était de passer à la Brigade Criminelle, mais hélas, ça ne s’est pas fait.

k-libre : Dans les polars, les films policiers, les vieux de la vieille disent toujours que le boulot de flic, c’était mieux avant. La police étant une institution plongée au cœur de la société au quotidien, trouvez-vous que celle-ci a beaucoup changé en trois décennies ? (encore une petite couche au passage). Le boulot est-il plus difficile qu’avant ?
Jean-Marc Souvira : Cela n’a plus rien à voir ! Le travail est devenu beaucoup plus difficile, sans aucun doute. Il est aussi devenu beaucoup plus violent. Pour une mission où on y allait à deux auparavant, il faut désormais être sept ou huit. La société s’est considérablement durcie. La police est un corps social qui mesure, qui est un bon thermomètre. On s’en rend compte avec la pression subie. Dans certains endroits, après 18 heures, il n’y a plus que la police, les services d’urgence, les pompiers, les médecins… La société a besoin d’une autre catégorie professionnelle pour l’aider, être à son écoute. La profession de policier devient très difficile, ce qui ne veut pas dire que c’était mieux avant. Parce que nous disposons aujourd’hui de nouveaux moyens techniques. On est passé du Moyen Âge à la guerre des étoiles. Il faut être bien avec son temps et son époque. Être un observateur avisé, attentif pour pouvoir bosser sans regrets ni remords.

Ayant un petit creux, je prends le téléphone et appuie sur la touche dédiée à la secrétaire. Je lui demande de me faire monter fissa un sandwich au jambon et une bière. La blanquette de veau sera pour une prochaine fois.

k-libre : C’est parce que vous n’étiez pas satisfait de l’image donnée aux flics à la télé ou au cinéma, que vous avez pris la plume. Vous avez écrit Go Fast, qui est devenu le scénario du film du même nom. Qu’est-ce qui vous énerve dans la représentation qui est faite des flics à l’écran ?
Jean-Marc Souvira : Go Fast était au départ une nouvelle d’une quarantaine de pages en réaction à l’image clichée du Pinot simple flic ou du type dévasté par le métier. Si tous les policiers étaient tels qu’on nous les représente, on aurait cent quarante mille psychopathes en France, et il vaudrait mieux que la population ne sorte pas de chez elle. Donc en 2005, je me suis dit : « comment est la police en France ? » À cette époque, la police travaillait déjà en dehors de ses frontières. Les trafics ne sont pas français. Ils traversent ou rentrent en France, surtout les stupéfiants. Ceci est un premier point. Deuxième point, nous avons énormément de policiers français mais avec des origines ethniques diverses : africains, nord-africains ou asiatiques. On ne se pose pas la question de savoir s’ils sont compétents ou non. Ce sont des fonctionnaires et nous utilisons leurs compétences multiples pour ce qu’elles sont. La police fait toujours face à des menaces extérieures et elle a donc besoin dans ses rangs de policiers de cultures et d’ethnies différentes. Je voulais aussi souligner le fait qu’on utilise des moyens techniques identiques à ceux des Anglais ou des Ricains. Il faut arrêter de croire qu’on travaille avec des bouts de ficelle. On n’est plus dans L627, même si c’était un film d’une incroyable justesse. Mais la police a évolué. J’ai voulu faire partager l’envers du décor.

On frappe à la porte. C’est la secrétaire qui m’apporte mon repas. Elle jette un regard de compassion à son patron qui est en train de dérouiller, et un autre à mon égard qui en dit long sur ses intentions libidineuses. Ah… le pouvoir et ses vertus aphrodisiaques…

k-libre : De plus en plus de flics endossent le rôle d’écrivain, avec des succès divers et variés (Bénédicte Desforges, Hervé Jourdain, Laurent Guillaume ou encore Yves Desmazes). Selon vous, pour quelles raisons ?
Jean-Marc Souvira : C’est une très bonne question (un peu mon neveu qu’elle est bonne). Je la comparerai à un cocktail qu’il faut savamment doser. La pensée populaire voit en l’écriture une façon d’évacuer, d’exorciser. Je ne suis pas nécessairement d’accord. Pour moi, les policiers qui écrivent, même pour les plus jeunes que moi (ça y est, il commence à flancher), ce sont des policiers qui parviennent à se libérer du cadre de leur métier. Avant, on avait surtout des biographies, des histoires de Comment j’ai arrêté Pierrot le fou. Nous sommes passés à des policiers qui écrivent des romans ou qui racontent des histoires, et qui se sont affranchis de leur métier de flic. Ils sont aussi beaucoup plus cultivés grâce à la lecture, le cinéma, les ordinateurs, les nouvelles technologies. Il faut savoir que pour certains, ils ont des diplômes supérieurs. On a donc un mélange de : Je sais écrire, je veux raconter des histoires, je m’affranchis de la tutelle et je parle de mon métier au besoin.

k-libre : Lisez-vous les romans de vos confrères ?
Jean-Marc Souvira : Non. En fait, je lis plutôt de la littérature américaine. Ellroy bien sûr, mais aussi Chandler ou Hammett dans la littérature policière. Sinon, j’aime aussi Dos Passos, et j’ai une affection particulière pour Paul Auster. Parmi les auteurs français, j’apprécie énormément ce que fait Laurent Gaudé, qui a écrit La Mort du roi Tsongor et qui a remporté le Goncourt des Lycéens. Son dernier ouvrage La Porte des Enfers se déroule à Naples et est d’une beauté absolue. J’ai beaucoup de plaisir à lire ce type de littérature. J’aime aussi les récits de voyage comme ceux de Coloane sur la Patagonie, l’Amérique du Sud, le Chili, l’Argentine. Ce sont des endroits qui résonnent pour moi. Mais pour en revenir à la question, je ne lis pas de romans policiers français, parce que lorsque je lis, j’ai besoin de m’évader. (On n’en est qu’à l’interrogatoire, et le gaillard pense déjà à l’évasion.)

k-libre : Suite à Go Fast, vous avez écrit deux romans. Le Magicien, qui a reçu une récompense, puis Le Vent t’emportera qui vient d’être publié. Qu’est-ce qui vous a motivé à poursuivre dans l’écriture ? Le goût de la célébrité ?
Jean-Marc Souvira : Au contraire. La célébrité a été un frein. Par un concours de circonstances, Go Fast et Le Magicien sont sortis la même année, donc on a parlé un peu plus de moi. Le Magicien est un livre qui fonctionne bien, qui suit son cours, ce qui me surprend toujours. J’ai reçu pas mal de messages de sympathie lors des séances de dédicaces et j’ai été très étonné quand les gens me demandaient : À quand le prochain ? Ça m’inquiétait et j’en ai parlé avec mon éditeur qui lui aussi m’a dit : Oui, à quand le prochain ? J’avais du mal à gérer cette « pression ». Tous ces éloges me faisaient peur et m’empêchaient de redémarrer un nouveau projet. Il a vraiment fallu m’encourager pour que je me lance à nouveau.

k-libre : Le Vent t’emportera marque le retour du commissaire Ludovic Mistral. Pourquoi avoir repris ce personnage ?
Jean-Marc Souvira : Lors des séances de dédicaces ou lors d’échanges de mails, je me suis rendu compte que Mistral et sa femme plaisaient aux gens. Beaucoup m’encourageaient à garder les mêmes personnages avec leur personnalité. Les gens se les sont appropriés d’une façon formidablement surprenante. Et mon éditeur m’a convaincu de les remettre en scène.

k-libre : Beaucoup d’auteurs injectent une part d’eux-mêmes dans leurs personnages. Excepté le fait qu’il soit également commissaire et adepte de jazz, quels sont les autres points communs que Mistral partage avec vous ?
Jean-Marc Souvira : La musique, l’amour de sa femme et de ses enfants, la bande-dessinée « Corto Maltese », la Provence, une statuette de Don Quichotte que j’ai sur mon bureau à la maison. Suite au Magicien, les lecteurs ont ressenti que j’étais sur la réserve avec Mistral mais que je m’étais laissé complètement aller avec le méchant de l’histoire. Je répondais que j’avais eu peur de trop parler de moi, d’où ma retenue.

k-libre : Ce qui est le plus frappant dans Le Vent t’emportera par rapport au Magicien, c’est la structure même du roman. Elle est construite comme l’est une enquête policière et prend une place encore plus importante que l’intrigue.
Jean-Marc Souvira : Je ne m’en suis pas rendu compte. Ce qui est sûr, c’est qu’après trente-deux ans de métier (il est à point, bon pour l’estocade), je sais comment se déroule et marche une enquête. Il y a une façon de travailler dans la police en France qui est très méthodique. On subit, on analyse, on riposte. Avec les meurtres à répétition, on subit. On essaie de ne rien omettre dès le départ car même si on ne peut pas l’exploiter immédiatement, ça sera pour plus tard. Il faut tout analyser dès le départ, sous peine de perdre définitivement des éléments essentiels. C’est une mécanique qui s’est retrouvée manuscrite naturellement. Je ne l’ai pas cherché sciemment. Le naturel et les habitudes s’inscrivent. Quand j’écris, j’ai plutôt tendance à voir ce qui se passe qu’à le chercher. Je visualise ce que j’écris car quelques fois, ce sont des faits vécus. Les femmes avec le miroir planté dans le visage, j’ai connu. Et quand j’écris, je revois ces scènes, les mouches sur les cadavres qui viennent sur vous, ces allées et venues de personnes… Je décris vraiment le ressenti, la nausée, les bestioles, les questions connes. On est en permanence à l’affût de tout dès le départ.

k-libre : Mistral et l’assassin ont quelques points communs. Ils écoutent la même radio (FIP), écrivent leurs rêves dans un carnet… C’est quelque chose qui était voulu ?
Jean-Marc Souvira : C’est un pur hasard dans l’écriture. L’histoire se construit pendant que je l’écris. Je ne fais pas de plan. Dès l’instant où l’on construit un personnage avec des caractéristiques psychologiques, on ne peut pas lui faire changer de route. Mais c’est intéressant votre question. Je suis un très grand auditeur de FIP, et un jour, j’ai entendu une voix sur cette station, ça me tournait dans la tête. Deux soirs après, je feuilletais Télérama et je vois un article consacré à FIP et les voix. Je me suis dit, ça c’est pour moi. La voix d’une animatrice de FIP, c’est toujours immatériel, on ne sait pas comment elle s’appelle. Ça permet le rêve et l’imaginaire. D’où les voix de FIP dans le roman.

k-libre : La famille tient une place très importante pour Mistral. Pourtant, c’est un élément très peu mentionné d’une manière générale dans les romans policiers. Cela donne au personnage une dimension encore plus humaine, loin du flic invincible et sans attache. Est-ce encore une façon de redonner de l’authenticité à l’image du flic ?
Jean-Marc Souvira : Je ne me suis pas posé la question. Probablement, mais pour moi, c’était naturel de parler de sa femme et de ses gosses. Le flic invincible et sans attache, qui s’en va sur cheval au soleil couchant, cela n’existe pas. J’en ai connu un ou deux dans ma carrière, des gars qui bossaient seuls et qui se disaient satisfaits, alors qu’en grattant un peu, ils étaient malheureux comme la pierre. Les gens seuls sont souvent des personnes malheureuses. La famille est très importante pour moi. Ma femme, mes deux fils savent que malgré mon métier, ils peuvent compter sur moi.

k-libre : Votre rêve était de devenir photographe. Vous avez gardé une véritable passion pour la photographie. Un flic qui aime capturer des instants volés, c’est pas banal. Qu’est-ce que cette passion vous apporte ?
Jean-Marc Souvira : Photographie signifie écrire avec la lumière. Photos (« lumière ») et Graphos (« écrire »). Je capture les belles images, je ne les vole pas. C’est-à-dire que si je vois par exemple une lumière qui est belle, une ombre, et que je n’ai pas mon appareil photo, je vais revenir le lendemain si j’ai le temps, je vais me poser et attendre que le soleil éclaire la maison, qu’il y ait une ombre graphique et prendre la photo. Si je vois des gens qui sont beaux, qui ont des activités manuelles qui me touchent, je vais leur demander si je peux les prendre en photo. Je ne me cache pas. La photo, ce n’est pas un instant volé, c’est un instant décisif. Ce n’est pas pareil. L’instant décisif, ça peut être le regard d’une mère à son fils.

k-libre : John Coltrane disait : « Je ne me suis jamais demandé si les gens comprennent ce que je fais… La réaction émotionnelle est la seule chose qui m’intéresse. Du moment que cette communication instinctive s’établit, la compréhension n’est plus nécessaire. » En regardant derrière vous et en analysant votre parcours, vous posez-vous la question ?
Jean-Marc Souvira : (Il hésite. Un bon coup d’annuaire sur la tête lui délie la langue.) On ne peut pas ne pas se poser la question. J’ai toujours essayé d’être le plus juste possible dans ce que je faisais en essayant de donner une réponse attendue. On ne traverse pas une vie comme ça, sans se retourner et se demander si on a bien agit. Coltrane était un saxophoniste de génie. Le policier n’est qu’un prof de violon. Dans mon métier, il y a des moments de calme, qui suscitent de la réflexion et où on se dit : « est-ce que les gens ont bien compris ?… »

L’interrogatoire prend fin, et malheureusement pour moi, il s’en est plutôt bien tiré. Même pas de quoi le coller en garde à vue. J’ai perdu de ma superbe et repars tête baissée. La secrétaire me regarde passer, l’œil éteint de toute envie crapuleuse. Les portes de l’ascenseur se referment sur moi. Les mots qu’elle vient de me lancer résonnent dans mes oreilles : « casse-toi pauv’ con ». J’ai déjà entendu ça quelque part…

Propos recueillis par Fabien Hérisson

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